HABITER LA TERRE – L’art de la dynamique

Habiter la Terre

Une approche respectueuse, se glisser dans l’existant, agir au minimum. Notre action impacte, et nous cherchons l’impact minimum… et donc l’action minimum. L’action sobre est permise par une sobriété des besoins. L’acte final, l’acte réalisé, est la rencontre dynamique entre notre besoin véritable et ce qui est disponible.

Besoin > Action > Action sur le contexte < Contexte < Sens de la vie

Concrètement, chaque volonté d’action sur le contexte peut être l’objet d’une prise de conscience: du besoin qui génère l’action, ainsi que du besoin qui génère le contexte.

Par exemple lorsque je veux cueillir une fleur, je peux interroger le besoin qui me pousse à la cueillir (pour me soigner, pour me nourrir, pour l’offrir, pour l’observer, par impulsion, pour en disperser les graines, …) ainsi que la raison de la présence de cette fleur (effort de la nature et de la vie à se répandre, à s’agrandir, à se diversifier, etc.). Avec ce regard global, un acte conscient est possible.

Cette manière d’observer nos actions permets de transformer notre manière erronée de percevoir notre environnement. Par exemple lorsque nous allons couper du bois pour nous chauffer, nous pouvons prendre conscience que ce bois vivant est sur terre non pas pour nous chauffer, mais pour se développer, se multiplier et être le support de la vie d‘un ensemble d’espèces végétales et animales. Lorsque nous l’auront coupé et brûlé, il nous aura réchauffé le corps, mais privera les autres espèces pour plusieurs décennies d’un support de vie. Cela est aussi vrai pour le bois mort : si le meilleur usage du bois vivant n’est pas dans une cheminée, le bois mort semble quant à lui se prêter parfaitement à une belle flambée. Pourtant, ce même bois mort, encore sur pied ou tombé au sol, représente des habitats écologiques très prisés pour la biodiversité; et priver une forêt de son bois mort serait terrible pour les espèces animales et végétales, certaines ne nichant que dans ce type de bois.

Cet exposé nous montre que la solution ne peut être trouvée « statiquement », car aucune solution n’est mieux qu’une autre. L’unique moyen d’habiter la terre respectueusement pour la vie qui s’y développe (dont la notre) est de l’habiter « dynamiquement » en restant en éveil quant à nos besoins véritables et à l’impact profond de nos actes.

Espace, surface

En habitant sur terre, nos besoins physiologiques nous amènent souvent à nous sédentariser, c’est à dire à nous approprier un petit bout du globe.

Cet espace est d’abord le lieu de vie d’autres espèces : dans le sol, en surface, en hauteur, dans les airs. Là où nous nous installons, nous prenons place, étouffons le sol, empêchons toutes plantes de pousser et tout insectes et animaux de pénétrer. Les insectes volants et autres pollinisateurs sont chassés, nos chats s’occupent des oiseaux et rongeurs à proximité et nos chiens font fuir les animaux de la forêt qui voudraient passer par là. Non seulement nous nous accaparons l’espace, mais nous le monopolisons.

Cet espace est le plus souvent « statique » : notre habitat a une taille défini de sa création a sa démolition. Lorsque nous nous installons dans une maison existante, nous étendons notre vie en elle, nous nous approprions chaque espace, même s’il ne nous est pas nécessaire. Si l’habitat est trop petit pour nos besoins ou pour tout nos biens, cela n’est pas agréable et nous déménageons. Si l’habitat est trop grand, nous sommes satisfait et nous en profitons pour accumuler encore plus.

D’une certaine manière, nous nous adaptons à notre habitat comme si nous avions des vêtements trop larges et que nous prenions du poids pour qu’ils nous aillent parfaitement… or cela nous oblige à manger plus que de besoin. Habiter une maison trop grande, c’est comme manger trop riche, ce sont des poisons pour notre corps et pour notre esprit.

Pour rester en bonne santé, nous devons « rester sur notre faim » : manger autant que de besoin, mais se passer de la « dernière bouchée »: cette dernière bouchée est le pivot sensible entre un besoin rassasié mais encore alerte, et un besoin trop remplit qui nous rend léthargique.

De la même manière pour la taille de notre habitat, nous devons « rester sur notre faim » si nous voulons rester dans un rapport « dynamique » avec lui. Concrètement, cela correspond à un habitat presque trop petit, mais qui cependant nous comble, un habitat où les « Si nous avions un espace supplémentaire nous pourrions … » se termine en « …malgré tout, nous avons suffisamment pour être heureux avec l’espace dont nous disposons déjà. ».

Le pivot

Le lieu du pivot est le lieu du dynamisme même, c’est le juste mi-lieu entre le manque et l’excès.

Marques de manqueMarques d’éveilMarques d’excès
Agacé, irritable, impatienté, contrarié, courroucé, à cran, crispé, nerveux, désireux, empressé, inquiet, avideVif, Vigilant, Éveillé, Aguerri, Aux aguets, sensible, pénétrant, vivant, franc, habile, vigoureux, alerte, actif, énergique, ardent, fringant, dynamiqueHagard, insensible, apathique, léthargique, amolli, absent, égaré, éteint, indolent, nonchalant, atone, faible, inerte, malléable, amorphe, passif, flegmatique, ataraxique

Dans la nutrition, nous avons ceux qui ne mangent pas autant que de besoin, telles les personnes anorexiques, et nous avons ceux qui mangent plus que de besoin, menant à l’obésité et à toutes sortes de maladies liées à l’excès. Rester sur sa faim, c’est trouver son juste milieu, c’est rester en éveil et se protéger ainsi des effets de ces deux écarts.

Nous pouvons habiter la terre de cette même manière, en évitant tout manque ou tout excès, de manière à entretenir notre corps et notre esprit, à maintenir notre conscience éveillée et a approfondir notre capacité à voir les racines de nos besoins et les impacts de nos actions.

Vivre

Chaque acte impacte notre contexte la Terre, nous menant parfois à ne plus savoir quel est notre place sur Terre. Si chacune de nos actions génère de la souffrance quelque part, ne sommes nous pas en trop sur cette planète ? Nous pouvons nous sentir perdu parfois, et seul aller marcher dans la nature, respirer consciemment ou contempler les étoiles peut nous permettre de retrouver notre lien avec la Terre : celui d’être une vague dans un océan d’amour.

En nous se trouve la soif de ne pas exister, de disparaître, car nous pensons que notre existence est inutile; En nous se trouve aussi la soif d’exister, car nous pensons que notre existence est indispensable. Ces soif d’exister et ne pas exister, présentes en chacun de nous, génèrent de la souffrance en nous et autour de nous. Elles sont fondées sur la vision erronée et discriminante que nous sommes différent de la Terre, que nous avons une existence individuelle séparée du reste.

Lorsque nous nous privons de vivre au profit d’une absence d’impact de nos actions, ou lorsque par recherche de plaisirs nos actions impactent plus que nécessaire la vie sur terre, nous générons un déséquilibre. L’espèce humaine est utile a la vie sur Terre, mais elle n’est pas indispensable : c’est dans cet entre-deux dynamique que nous devons apprendre à vivre pour exprimer le plein potentiel de notre espèce.

En vouant notre vie a contempler la Terre, a observer la vie dans toute sa richesse, nous pouvons mieux la préserver et la servir, en être les gardiens ; car Habiter, c’est habiter la Terre.

« La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logement. La vraie crise de l’habitation, d’ailleurs, remonte dans le passé plus haut que les guerres mondiales et que les destructions, plus haut que l’accroissement de la population terrestre et que la situation de l’ouvrier d’industrie. La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter» – Heidegger, 1954

Adrien Lourd – Atelier Perma’Habitat
Carlux, le 22 mai 2020