HABITER L’ABONDANCE

L’Abondance

La création d’abondance c’est la version « altruiste » de la plus-value. La plus-value est l’accroissement de la valeur d’un bien sans modification de sa valeur d’usage. L’abondance est l’accroissement de la valeur d’usage d’un bien, sans modification de sa valeur économique.

Si la plus-value est créée par ignorance et par égoïsme, le partage né de la compréhension et de la compassion. Pour le même prix, l’usage s’accroit: dans le temps, dans l’espace, entre individus ou en tant que tel.

  • Par exemple: Être rentier (louer un local ou logement), avoir des salariés sur lesquels on fait du profit, … sont des moyens de créer de la plus-value, afin de soi-même travailler moins et être plus riches.
  • A la place: Prêter un logement, travailler en coopérative, partager, … sont des moyens de rendre notre territoire plus abondant, et de développer notre compréhension et notre compassion.
Spirale d’abondance – Adrien Lourd 2020

Dans un cas on est dans une posture d’esclavagisme: on utilise d’autres êtres pour qu’ils travaillent pour nous; dans le second cas, nous partageons nos ressources, notamment celles dont nous ne nous servons pas.

Le contraire de la misère ce n’est pas la richesse. Le contraire de la misère, c’est le partage.

Abbé Pierre , discours au Palais des Congrès de Paris, 23 novembre 1984

La propriété privée est un système qui édicte que nous pouvons posséder plus que ce qui nous est nécessaire, et que l’on peut utiliser ce surplus pour « esclavagiser » nos congénères. Cette capacité d’avoir plus que nécessaire pourrait se comprendre dans une société qui ne connait pas le manque, cependant dans la notre, elle est source d’inégalités et de souffrance.

Le chemin de l’abondance

Enrichissement et appauvrissement sont deux processus infinis; ce sont deux chemins qui mènent soit à l’Abondance, c’est à dire à la satisfaction des besoin de tout les êtres, soit à la pauvreté absolue, ou plus aucun besoin n’est comblé pour personne.

Dans chaque geste, dans chaque action enrichissante ou appauvrissant se trouve déjà l’objectif.

Il n’y a pas de chemin vers l’abondance, l’abondance est le chemin
Il n’y a pas de chemin vers la pauvreté, la pauvreté est le chemin.

Symbolique de la régénération – Adrien Lourd 2020

Comme illustré par ce graphique, chaque action impacte exponentiellement le territoire. Il met en avant les différents phases du processus de régénération ou de dégénération d’un territoire donné, dans l’espace, le temps, pour les individus et les interactions.

Au delà du temps

Nos ressources (logement, entreprises, biens, savoirs, …) ne viennent pas forcement de « nous ». Ils sont certainement les héritages de nos ancêtres, du travail de personnes n’étant plus en vie aujourd’hui. Nos ressources ne sont pas les « nôtres ».

Prenons l’exemple de quelqu’un qui hérite d’un petit peu d’argent lors du décès d’un proche et qui décide d’acheter une maison de village avec. Cette maison a peut-être été construite il y a une centaine d’année, par quelqu’un aujourd’hui disparu, et l’argent n’est pas non plus le « sien » mais un transfert de richesse dans le temps, d’un proche à un autre. Cette richesse a été produite a un autre moment, tant l’héritage que la maison, et pourtant cette personne l’utilise aujourd’hui. Sont-elles ses propres ressources ? Cette personne ne fait qu’utiliser ces richesses, et à sa mort elles passeront dans d’autres mains.

Notre pensée déplace la matière

Et si la matière était une agrégation guidée par une information, un besoin?

Si j’ai besoin d’un contenant pour prendre de l’eau, ce besoin immatériel va se cristalliser dans la matière lors de l’agrégation d’argile et la cuisson de mon pot en terre cuite, ou lors de l’agrégation de particules de plastique de ma bouteille d’eau. La matière est là, présente autour de nous en quantité approximativement finie. Mes besoins sont eux immatériels.

Cette matière était là avant nous et restera après nous. Elle ne nous « appartient  » pas. Seules des lois relatives à la propriété privée, appliquées par des groupes armés au service de ceux qui accumulent les richesses par profit, permettraient de maintenir un semblant de réalité à cette notion, mais ce ne serait que artificiel.

Aussi, le temps durant lequel nous habitons ce corps, nous avons l’opportunité de déplacer de la matière, de l’agréger, pour répondre à certains besoins.

La construction dans la montagne

Prenons l’exemple d’une ruine dans la montagne. Il y a des centaines d’années nos ancêtres ont durement érigé cette construction, dans un milieu difficile, afin de répondre à leurs besoins de l’époque. Durant plusieurs siècles, cet effort à été soutenu par des générations successives en entretenant la construction, en l’améliorant.

Les conditions nécessaires à la manifestation de cette construction se sont un jour suffisamment amenuisés pour que l’ouvrage soit abandonné.

Cependant, les matériaux déplacés et transformés encore sur place aujourd’hui sont des héritages en ressources, toujours présents. Ces ruines aujourd’hui n’appartiennent plus à personne, n’ont même plus de valeur économique, alors que la quantité de matière et de travail, d’intelligence et de culture en place, est bien plus importante que ce que l’on trouverait ailleurs pour un prix au centuple.

De ces ressources qui n’appartiennent à personne de vivant, quelqu’un vient avec un nouveau besoin, suffisamment de connaissances et de technique, et rebâti du neuf avec l’ancien, presque uniquement avec les ressources en place.

A qui appartient cette nouvelle construction ? Aux anciens qui ont montés les premières pierres ? Aux descendants successifs qui ont entretenu et amélioré le lieu ? A ce nouvelle habitant qui a redonner un nouvel éclat à l’ensemble ?

Racines de la possession

Si il est si compliqué et si irrationnel de définir des « propriétaires » aux biens, plutôt que des « usagers », pourquoi le faisons-nous ?

Il me semble que c’est une stratégie visant à permettre un « contrôle maximal » du bien en question.

Par exemple, j’ai un outil de jardinage dont j’ai parfois besoin. Pour être sûr de pouvoir m’en servir au moment même où je le décide (besoin de contrôle), je vais l’enfermer dans une construction solide, fermée par un verrou dont moi seul ai la clef. Au moment où je le voudrais, je n’aurais qu’à ouvrir la construction et me servir. Chaque jardinier faisant de même, il y a autant de constructions fermées à clef et contenant des outils similaires que de jardiniers.

Si je veux posséder, c’est que je veux un contrôle absolu sur des biens. Je fais tout pour éviter que ma capacité à jouir de ces biens, qui répondent à mes besoins, ne soit entravée.

Quand je dis « cette chaise est la mienne », cela veut dire « je veux pouvoir utiliser cette chaise quand je veux ». Si quelqu’un vient à la prendre, je lui en empêcherait: « Cette chaise est à moi, elle n’est pas à prendre ».

Contrôler moins

En sachant cela, on comprend qu’une des manières de moins posséder est de diminuer le nombre de biens que lesquels je veux un contrôle maximal.

Par exemple, des biens pour lesquels j’accepte de devoir demander pour les utiliser, ou bien qui ne sont disponibles que durant certaines heures, ou certains jours, ou dont je ne peux utiliser qu’une partie. Nous pouvons aussi lister parmi nos biens ceux pour lesquels nous avons besoin d’un contrôle maximal, et ceux pour lesquels nous pouvons diminuer notre emprise, afin de définir ce que nous sommes en mesure de partager avec les autres.

Contrôle de l’espace habité

Chez moi, j’ai besoin de calme, j’ai besoin de solitude. Je pourrais partager ma maison avec d’autres personnes: l’espace est suffisamment grand pour accueillir d’autres habitants. Cependant j’ai besoin de contrôler mon espace sonore, choisir d’être dans une ambiance calme et ne pas être gêné, ou choisir de m’exprimer à loisir et jouer de la musique sans gêner quiconque.

L’espace de l’habitation est multiple, et le contrôlé que l’on veut opérer dessus se décompose de la même manière:

  • Propre / sale – Je veux contrôler la propreté de ma maison, la garder rangée ou la salir selon mon gré
  • Silencieux / bruyant – Je veux contrôler les bruits de ma maison, être au calme ou être bruyant selon mon gré
  • Sans odeur / puant – Je veux contrôler les odeurs de ma maison, qu’elle soit sans odeur ou odorant selon mon gré
  • Impersonnel / personnalisé – Je veux contrôler la décoration de ma maison, qu’elle soit impersonnelle ou personnalisé selon mon gré
  • Corporel / spirituel – Je veux contrôler le niveau vibratoire de ma maison, qu’il soit corporel ou spirituel selon mon gré.

Apprivoiser le contrôle de l’espace

Si je veux partager des espaces avec d’autres, et que nous voulons chacun contrôler ces 5 critères, il peut facilement y avoir conflit.

Pour éviter les conflits, notre technique habituelle est de faire des compromis. Si quelqu’un de propre habite avec quelqu’un de sale, il va essayer de lâcher un peu prise sur son besoin de contrôle afin de rendre la cohabitation possible. C’est la même chose pour chaque critère.

Parfois le compromis permet de questionner notre manière de vivre et l’enrichir d’un nouveau regard… la rencontre de modes de vies différents. Cependant afin de cohabiter sans créer de la frustration en nous, il existe une autre technique: séquencer les espaces en fonction de ces critères.

Voici quelques pratiques courantes:

  • Sale: Atelier, bricolage, peinture, bois, animaux, …
  • Propre: bureau, pièce de vie, salle à manger, salon, bain
  • Silencieux: chambre, bureau
  • Bruyant: salle à manger, espace de jeux
  • Puant: sanitaires, cuisine
  • Impersonnel: espaces communs
  • Personnalisé: espaces privatifs
  • Corporel: pièces liées au corps
  • Spirituel: pièces liées à l’esprit, salle de méditation, yoga, …

En distinguant les espaces selon ces critères, le contrôle de chaque habitant est partagé avec les autres, les règles sont connues de tous. Il n’y a plus de mal à salir l’espace sale, ni à être particulièrement méticuleux dans les espaces propres. Les beuveries sont permises dans l’espace corporel, la méditation favorisée dans le spirituel. On peut personnaliser les espaces personnalisables, alors que les autres restent impersonnels.

En fonctionnant ce cette manière, l’énergie collective peut se déployer, contrairement aux compromis où l’énergie individuelle est réprimée et où le collectif se réduit à être stérile.

La rencontre entre les modes d’habiter est plus forte avec cette organisation, puisque comme chacun peut s’exprimer plus librement, les rencontres sont d’autant plus intenses.

Par exemple pour quelqu’un de désordonné, découvrir un lieu extrêmement ordonné, dans lequel des personnes peuvent exprimer pleinement leur besoin de propreté, peut être très inspirant; et inversement. Nous pouvons ainsi expérimenter d’autres réalités.

Abonder

Un monde abondant ne peut advenir sans une modification de notre rapport à la propriété privée ainsi que de notre capacité à apprivoiser nos besoins de contrôle, c’est à dire à faire évoluer notre conscience.

La violence, elle n’est pas que dans les coups, elle est dans les situations établies, existantes, qu’on refuse de remettre en question, qu’on refuse de changer.

Abbé pierre – conférence de Poitiers, 14 avril 1975

Il nous est nécessaire de développer une compréhension profonde de la nature réelle de la richesse, afin d’expérimenter combien elle était là avant notre naissance et restera après notre mort, combien nous sommes des usagers de passage.

Ainsi, lorsque l’artificialité de la propriété privée apparaitra et que deviendra évident que toute idée de contrôle est source de souffrance, nous pourrons développer notre compassion, partager notre temps, notre espace, nos ressources et notre être, et cheminer ainsi ensemble vers un monde plus abondant.

Adrien Lourd – Atelier Permahabitat
Carlux, le 6 octobre 2020